Actuellement, j'ai du mal à passer l'effet "Richard Powers". C'est complètement paradoxal, je trouve, parce que son roman m'a au contraire démontré à quel point j'aimais lire, m'a offert un moment tout à fait exceptionnel; je voudrais le garder en mémoire sans qu'il ne me bride, sans qu'il ne contraigne les autres romans à se voir mesurés à son aune.
Je crois en la maxime du forgeron, alors je continue à entamer des tas de ses petits copains, l'espoir vibrant, mais pas récompensé.
J'entame, donc, mais je ne termine pas grand chose. Ca a toujours été mon test personnel, commencer un livre, devoir en interrompre la lecture, et voir si ensuite j'ai envie de le reprendre.
En ce moment, j'ai rarement envie !
C'est ainsi que j'ai fait quelques pas dans "Swiftitudes, De la rapide consolation d'un chagrin d'amour", d'Estelle Lemaître (Ed. Sabine Wespieser, 2003). J'ai décroché quand elle relate un geste d'un de ses amis, qui s'est obligé à manger la mèche de cheveux de celle qu'il aime. Elle décrit l'effet cheveux dans la bouche, le haut-le-coeur que ça entraîne (rien qu'à lire.... brrrr), et l'héroïne, légèrement stupéfaite, est charmée de cette adorable folie. Pas moi.
Pourtant, malgré ma perte d'envie d'aller plus loin dans ce roman, j'ai noté au passage plusieurs mots dont j'ignorais le sens, et qui m'ont plu.
"computation" : Calcul, évaluation (à la base détermination du jour ou de l'époque d'une fête religieuse)
"vaticination" : Action de prophétiser ( Souvent péj. Prédiction emphatique ou prétentieuse. Lugubres vaticinations. )
"syncrétisme" : Mélange, fusion d'éléments de plusieurs cultures ou de différents systèmes sociaux
Et le plus joli, celui qui m'a fait le même effet qu'"aboulie" en son temps : profus. Un mignon petit adjectif, issu de profusion, bien sûr, mais qu'on voit peu, qui est élégant.
C'est aussi ce genre de choses que j'aime dans la lecture, succomber au coup de foudre pour un mot et tenter de se l'approprier, de le faire entrer dans son propre vocabulaire.
* Si par hasard, quelqu'un avait enfin la réponse à cette question lancinante : prononce-t-on dejingandé ou déguingandé ? (Ca m'obsède depuis des années, et le wiktionnaire ne m'aide pas... (ça s'écrit dégingandé, oui, je sais)), j'apprécierais !
Paul Torday - Partie de pêche au YémenAlfred Jones est un honorable scientifique britannique, reconnu comme le spécialiste des mouches caddis. Il ne gagne certes pas des mille et des cent, mais dans son couple c'est Mary la financière, et elle veille au grain sur le budget du ménage. C'est pourquoi elle accepte un poste en Suisse, au moment même où Alfred se voit carrément contraint de plancher sur un projet des plus farfelus : introduire des saumons au Yémen, pour fédérer le peuple autour de la pêche, activité noble et apaisante s'il en est. D'abord résolument contre, il se laisse gagner par le puissant charisme du cheik qui finance sans compter l'opération, et le dénouement sera complètement inattendu...
Ce roman est le parfait exemple de l'humour britannique, démontant les rouages politiques au travers d'un personnage au ridicule consommé (Peter), jouant sur les rapports amoureux guindés et pragmatiques, et faisant la part (très) belle à la naïveté, aux soulèvements lyriques auxquels seuls les esprits les plus rigides peuvent succomber.
Il est sympa, le docteur Jones, dans son rôle de candide qui finit par se passionner pour son projet, il nous entraîne avec lui, on glousse, on jubile, on dévore ! Les changements de rythme agrémentent à merveille la narration, entre extraits de journal intime, échanges de mails, de courriers, articles de journaux ou extraits de séances à la Chambre des Communes. On se surprend à vouloir nous aussi de toutes nos forces voir des saumons s'ébattre en plein désert, pour démontrer la puissance de la foi !
Ed. JC Lattès, 2008, 371 p., 19,50 €
Trad. (GB) par Katia Holmes
Titre original : Salmon Fishing in the Yemen
L'avis de Clarabel (merci pour le prêt)

"Dans la force et la gaieté d'un milieu de vie, inspirer un peu de pitié peut se révéler une excellente affaire. Plus tard, quand la faiblesse est vraiment là, on est tenté de jouer, sur la même corde, le même air. A cette maladresse on ne récolte que regards excédés, impatience appuyée; du dédain."
Je ne connais rien de François Nourissier, n'ai jamais lu aucun de ses romans*. Je ne sais rien non plus de ce que les gens cultivés, dont c'est le métier, on pensé ou dit de ce recueil de textes. C'est sans doute pourquoi je l'ai reçu en plein visage, dévoré en un couple d'heures, ressenti profondément.
C'est un vieil homme qui raconte sa femme. "Le problème" de sa femme avec l'alcool. Comment ça a commencé, comment il s'en culpabilise, comment il lui en veut et en a peur. En petits textes courts, il cabotine un peu, il cherche, il raconte, il découvre, il morfle, aussi. "On ne lutte pas contre l'alcool. Ce n'est personne, l'alcool, ce n'est pas une volonté, c'est un effet.[...] On ne lutte pas contre l'alcool à moins d'en être soi-même la victime." Et cinq ans après le début de la guerre de Reine, son Burgonde termine par cette phrase : "Quel sens tout cela aurait-il si je ne l'aimais pas ?"...
Tout est dit, dans cette dernière phrase. Il avoue (à sa confusion) avoir débuté ce récit dans une intention moralisatrice, mais comme toujours, le cheminement s'effectue seul en arrière-plan, et c'est avec une immense pudeur mais sans forfanterie aucune que le lecteur est convié aux coulisses. Celles de la création artistique, de l'amour qui s'éloigne, de la vieillesse et son cortège de petits et grands maux; celles d'un couple au long-cours, de son érosion, de ses manquements, des corps qui s'épaississent, se voûtent ou bandent mou. On pourrait penser que c'est facile de se taper un peu dessus au passage, histoire de se dédouaner, mais ce n'est pas ça du tout. La langue est magnifique, le style a du panache, du vrai, de l'élégance, des phrases surgissent au hasard des pages pour se graver chez le lecteur : "Je suis désormais si peu là que j'hésite à en souffrir"...
Ah vraiment, c'est un livre aux émotions profuses, à la qualité indéniable.
Ed. Gallimard, 2008, 181 p. 15,90 €
Ariel fait une thèse sur un obscur auteur du 19°, et tombe, stupéfaite, sur son livre le plus introuvable dans une bouquinerie : "La Fin des Mystères". Ce roman a la réputation d'être maudit, et qui s'aventurerait à le lire en entier mourrait. Pour une universitaire curieuse et assez autodidacte, ce n'est évidemment que folklore. Sa lecture va pourtant l'entraîner bien plus loin qu'elle n'aurait pu l'envisager...
En fait, et tant pis pour ce que je déflore de l'intrigue, il y a une "recette" dans ce roman qui permet d'entrer dans une sorte de territoire, appelé ici Troposphère, où la pensée est une matière. Tout ceux qui y ont déjà goûté en sont totalement accro, et c'est ce qui en fait le grand danger, le temps n'étant pas le même dans cette "dimension", le corps resté inerte dans notre "réalité" est alors oublié, et ne peut survivre très longtemps, en temps "humain".
Pour autant, ce roman n'a rien de pur fantastique ou SF, il conjugue le thriller (il y a des "méchants" rendus encore plus dangereux par le fait qu'ils connaissent bien plus le fonctionnement de la Troposphère que l'héroïne) à la philosophie, théologie, science, que sais-je encore.
Pour ma part, j'ai englouti plus des 2/3 dans une sorte d'urgence ravie, collée aux pages, émerveillée. Puis je me suis mise à rechercher quelques explications par moi-même, la notion de "différance" chez Derrida, par exemple. J'ai alors commencé à me perdre, à en vouloir au roman de ne pas expliquer lui-même les nuances qu'il distille, pour le terminer dans une indigestion rétive : non, je ne suis pas satisfaite par l'épilogue, et pire, je reproche à Scarlett Thomas de m'avoir tellement séduite pour me rejeter ensuite.
C'est sans doute tout simplement que je ne suis pas à la hauteur, pour le coup. Bizarrement, ça ne me chagrine pas :)
Ed. Anne Carrière, 2008, 488 p., 23 €
Trad. (GB) par Marie de Prémonville
Titre original : (Canongate Books Tld, Edimbourg) THE END OF Mr. Y
Les avis de : Clarabel (merci pour le prêt !), Leil, LaStregaStella.
Et en musique !
Depuis qu'il a eu une guitare entre les mains, il a aimé la musique. Plaquer des accords, chanter, créer, c'était son truc, son premier vrai truc à lui, découvert seul, qui ne vienne de personne et surtout pas de son grand frère modèle. Tout naturellement il a voulu faire un disque, tout seul, de A à Z, sans tous ces intermédiaires qui se sucrent au passage et ne font qu'encombrer la création. Bon, si une maison de disque avait bien voulu de lui, ç'aurait tout changé, il ne le nie pas. Mais en l'occurrence c'est fait, et fait comme ça.
Et c'est le bide.
Le bon, bien compact, version 4 étoiles, gros bide.
Et c'est comme ça qu'il se retrouve à bord d'un train semblant tourner en rond, dans un pays non identifié d'Amérique du Sud, en compagnie d'un étrange dictateur qu'il lui faut divertir.
Divertir ? Ou....
Coup de coeur pour cet étrange roman où plane un parfum à la fois un peu mystérieux et presque burlesque. Un narrateur français qui use et abuse des expressions québécoises (et pour cause, l'auteur est canadien), une réelle modernité dans l'écriture, une très intéressante réflexion sur le pouvoir, tourné en dérision mais qui laisse toujours la panique affleurer. On se sent sur le fil en permanence, on s'interroge sur la direction que tout cela va prendre, on est pris à partie deux fois plutôt qu'une et c'est délicieux !
En cherchant les avis des uns et des autres, je vois que beaucoup ont voulu établir très concrètement un sens à ce roman, ce que pour ma part je ne tiens pas pour judicieux. C'est flou, et ce brouillard est volontaire. Je l'ai interprété comme un patient chemin du narrateur pour accéder à la compréhension du sens de sa vie, de l'échec de son disque. C'est quelque part entre lui qui chante la solidarité sans jamais l'avoir expérimentée et le dictateur trop malin qui en a fait le tour, que se trouve la bonne voie, celle qu'il appartient à chacun de définir...
VLB Editeur, collection Fictions, 2007, 190 p. 23,45 €
Les avis de : Carol[line] (merci pour le prêt !), Karine, Catherine, Jules, Lucie, Carole, entre autres.
Eleanor est une vieille dame, de celles qui font irrésistiblement penser à Miss Marple ou Jessica Fletcher. Pas du tout en raison d'un quelconque penchant pour la résolution d'énigmes policières, mais par le fait qu'elle s'assume, dans une dignité toute britannique, droite et occupée, sensible mais en aucun cas intrusive. Sa vie a été bien remplie, consacrée à son travail, et maintenant que dans la retraite elle a trouvé ses marques, depuis des années, elle décide un beau jour d'aller vers l'inconnu. Pour elle, ce sera d'introduire l'amitié dans sa vie. Elle avise alors deux jeunes voisines qui élèvent leurs enfants seules et les convie à un diner du vendredi soir, qui deviendra vite rituel. L'une amenant sa soeur, l'autre son amie et associée, elles forment un petit groupe de membres très disparate (c'est bien simple, tout les oppose, toutes) qui fonctionne pourtant formidablement bien : ça sent bon les vrais liens, ceux du genre indéfectibles. L'arrivée d'un nouvel amour pour l'une d'entre elles va bouleverser tout ça, insidieusement...
Ed. Plon, collection Feux Croisés, Mai 2008, 350 p., 22 €
Trad. (GB) par Isabelle Chapman
Titre original : Friday Nights
Intrigant, comme un tout petit nombre de pages peut parvenir à désarçonner... L'histoire est simple, somme toute : un gars de la campagne "achète" une femme à l'étranger, s'évade dans l'alcool quand il constate que la maîtresse de maison, sa mère, est hostile. La construction est ingénieuse, annonçant un point de vue brut dans un premier temps, avant de nous faire vivre ce qu'on vient de lire directement sous l'angle de son protagoniste (et par-là même, éclaire complètement ce qui peut paraître nébuleux de prime abord). La langue est aisée, elle aussi, mais réussit à distiller son ambiance "Simone Signoret"; les gens sont bourrus, malheureux, le travail est à faire et on n'a pas le temps de verser dans l'introspection.
Super prenant et très malin, j'ai trouvé.
Ed. Les allusifs, 2006, 68 p. 10 €
Merci à Fashion pour le prêt

"Maman pense toujours que je suis macho, alors j'essaye de faire gaffe - pas seulement avec elle, mais avec tout le monde. Il y a des filles pour qui ça compte. Si vous dites quelque chose qui est pas macho devant ces filles-là, elles vous aiment mieux. Par exemple, un de vos potes se met à déblatérer comme quoi les filles sont des connes,, et vous dites "Pas toutes", eh ben ça peut vous mettre en valeur. A condition qu'il y ait des filles qui écoutent, évidemment. Sinon, ça sert à rien."
Ainsi parle Sam, quinze ans, grand adepte du skate. Il est tellement fou de sa petite planche à roulette qu'il parle à son poster de Tony Hawk, qu'il entend lui répondre à l'aide de phrases issues du livre (considéré comme sa bible par Sam) : Hawk - Occupation : Skateboarder. Le topo c'est ça, en gros : Sam vit sa petite vie d'adolescent tranquille, sympa et plutôt sage dans l'ensemble, avec sa mère qui l'a eu à seize ans. Arrive dans sa vie Alicia, super jolie, avec qui il franchit le pas. Dès lors, c'est Sam, à dix-huit ans, qui nous raconte rétrospectivement ce qui s'est passé, sachant que le poster de Tony Hawks, quand il se fâche (soit à trois occasions), l'envoie faire un petit tour dans le futur. Puis sam revit (ou vit normalement, dans l'ordre des jours, quoi) ce qu'il a déjà vécu dans le futur, en essayant, étant plus ou moins averti, d'améliorer un tant soit peu les choses...
Allez ça a l'air compliqué mais c'est tout simple, vraiment, et c'est du Nick Hornby pur jus. A savoir qu'on sourit beaucoup, que le ton est décontracté, nonchalant, sautillant, et que même quand on n'est, comme moi, pas vraiment intéressé à la base par cette période pourrie qu'est l'adolescence, on prend du bon temps. Un roman agréable qui ne décevra pas les fans de l'auteur.
Ed. plon, Mai 2008, 289 p., 18,90 €
Trad. (Anglais) par Francis Kerline
L'avis d'Emjy, celui de Clarabel.

Pour toute farce, il faut un prétexte. L'histoire de Toussaint Legoupil le "chinoir" à la recherche de ses racines perdues est celui-ci. Nous, lecteurs consentants (et bienveillants) le suivons donc dans ses péripéties diverses et variées, en Chine (enfin... vous verrez !), sur le divan du psy, sous la plume d'un narrateur *mystérieux* qui use et abuse d'ouvrages donnant les clefs d'un roman réussi; nous acceptons de choisir des suites alternatives, de revenir page 36 quand notre mémoire nous ferait passer à côté d'un élément d'une importance capitale pour la survie de l'humanité, de nous faire prendre à partie et de nous sentir concerné quand il tente de cibler le lecteur. Oui, tout, on passe tout à JM Erre parce qu'on sent qu'il s'amuse ! C'est léger, gai, pas prétentieux, c'est potache et j'ai toujours aimé ça. Vive Croquefigue-en-Provence, et vive la France !
Ed. Buchet-Chastel, 2008, 257 p., 18 €
L'avis de Clarabel (que je remercie pour le prêt)
"J'ai pris la décision d'enfiler mon gilet de sauvetage, comme ça, je n'y pense plus. Les hôtesses me dévisagent à chacun de leur passage, comme si j'étais anormal. Elles n'ont pas l'air d'avoir bien conscience des conséquences d'une crise cardiaque du commandant au moment précis où le copilote ferait une péritonite. D'où vient une telle insouciance ?"
Nebraska, 2002, un accident de voiture, la nuit. Mark se retrouve aux urgences, encore conscient pour quelques temps. Sa soeur, Karin, arrive ventre à terre, il la reconnait, tente de lui parler, mais tombe dans le coma. Lorsqu'il en sort finalement, c'est atteint du syndrome de Capgras : il est incapable de reconnaître les gens qui lui sont affectivement les plus proches. Son cerveau établit des explications insensées à ce qu'il prend pour des substitutions, des copies. Il vit dans un délire paranoïaque insupportable pour tout le monde, à commencer par lui-même. Karin bouleverse sa vie pour rester à ses côtés, elle qui s'était enfuie loin de son bled natal, et demande l'aide d'un très médiatique neurocogniticien, Gerald Weber. Contre toute attente, il accepte de venir rencontrer Mark, alléché par ce Capgras consécutif à un traumatisme, alors qu'on le croyait d'origine psychiatrique. Chronique d'un peu plus d'une année, à la recherche de ce qui s'est vraiment passé la nuit de l'accident, en quête aussi et surtout d'une façon acceptable de vivre, de continuer sa route, pour tout le monde...
Ce roman est multiple et déconcertant à plus d'un titre : on peut le voir comme un thriller scientifique (et de bonne facture : je suis tombée des nues à l'épilogue !), une ode à la nature et aux grues particulièrement, un écheveau de liens familiaux, la dissection d'un couple de longue date, une étude sociologique des petits bleds américains, l'exposition des secousses du 11 Septembre (à la façon d'un battement d'aile de papillon), et la liste n'est pas exhaustive.
"Qu'est-ce que tu voudras faire quand tu seras grand ?" avait-elle demandé un jour par mégarde. Sur les traits de Mark se lisait l'excitation : "Hypnotiseur de poulets." C'est difficile de discerner le gamin qui attirait tous les animaux dans cet être perturbé et colérique qu'on accompagne pendant des pages et des pages. Pourtant il affleure en permanence, et ce n'est pas le moins attachant des personnages. D'ailleurs, c'est simple, on les aime tous, ils sont fascinants.
J'ai trouvé la plume de Richard Powers absolument enchanteresse, la traduction la sert à merveille. Par exemple, ses descriptions de personnages sont uniques :
"Il descendit dans le hall où l'attendait la seule proche parente de la victime. La petite trentaine, pantalon de coton havane et chemisier rose : la tenue passe-muraille, comme l'appelait Sylvie. Le costume sombre de Weber - son habituelle livrée de voyageur - épouvanta la jeune femme qui lui lança un regard d'excuse avant même de lui avoir dit bonjour. Ses cheveux très lisses, couleur cuivre (son seul trait distinctif), lui arrivaient au milieu du dos. Cette cascade spectaculaire éclipsait un visage, qu'avec un brin d'indulgence on aurait pu dire reposé. Sans apprêt et de belle constitution, cette jeune femme du Midwest s'engageait déjà sur le chemin de la solennité. Robuste, elle avait peut-être couru le cent dix mètres haies avec son équipe universitaire. Quand Weber posa les yeux sur elle, elle remit de l'ordre dans sa tenue, inconsciemment. Mais quand elle se leva et vint à sa rencontre; main tendue, le sourire courageux qu'elle lui adressa du coin de la bouche méritait toutes les assistances."
Le personnage de Weber, dans son entier, m'a troublée et subjuguée. Lui qui détient une telle connaissance, qui dit oeuvrer au moment précis où l'espèce humaine fait enfin ses premiers pas vers la solution fondamentale de l'existence consciente : comment le cerveau édifie-t-il l'esprit, et comment l'esprit édifie tout le reste ? Existe-t-il un libre arbitre ? En quoi le moi consiste, et où résident les corrélats neurologiques de la conscience ? "retombe" à un niveau beaucoup plus primitif, en quelque sorte, se perd un peu, se noie, c'est, encore une fois, touchant. J'ai aimé son avis sur la psychopharmacologie : "ça passe ou ça casse. Difficile à doser, des effets secondaires en pagaille, simple masque posé sur le symptôme et, une fois commencé le traitement, pas facile de diminuer les prises".
J'ai aimé les petits exemples de cas disséminés ici ou là : " Quelques années plus tôt, à Parme, l'équipe de Giacomo Rizzolatti avait effectué des tests sur les motoneurones dans le cortex prémoteur d'un macaque. Chaque fois que le singe bougeait le bras, ces neurones étaient stimulés. Puis un jour, entre deux mesures, les motoneurones du primate reliés aux muscles de son bras se mirent à s'emballer, alors même que l'animal restait parfaitement immobile. Après plusieurs expériences, on parvint à cette conclusion ahurissante : les motoneurones du macaque entraient en action dès que l'une des personnes présentes dans le laboratoire remuait le bras. Les neurones qui servaient à déclencher ce même mouvement s'activaient du seul fait que le singe voyait un autre être vivant exécuter ce geste, et , par sympathie, ils levaient un bras imaginaire dans un espace symbolique.
Une partie du cerveau dédiée à des fonctions motrices se trouvait cannibalisée, mise au service de représentations imaginaires. Au moins la science avait-elle établi les bases neurologiques de l'empathie : une cartographie à l'intérieur du cerveau pour cartographier d'autres cerveaux cartographes." Et c'est quand ses propres neurones singeurs cessent de réagir aux gestes de sa femme qu'il réalise que quelque chose a changé...
Il y a encore plusieurs choses que je pourrais évoquer, que j'ai notées au passage (tel son avis sur les commentateurs amazon, ouach), et je pourrais aussi aligner les adjectifs élogieux pour tenter de rendre compte de l'indicible bonheur de lecture qu'on éprouve entre les pages de Richard Powers, mais finalement, vraiment, sincèrement, je vous invite à lire ce roman qui compte parmi ceux qui resteront pour les générations futures, j'en suis persuadée.
Ed. Le Cherche Midi, Coll. Lot 49, Avril 2008, 471 p., 23 €
Trad. (USA) par Jean-Yves Pellegrin
Titre original : (Farrar, Straus and Giroux, New York) The Echo Maker

Un élève de cinquième découvre par hasard un agenda, qui, très vite, l'attire et l'absorbe : il est coloré, gai, rempli de poèmes et de petits mots de ce qui a tout l'air d'être une belle petite bande de potes. Lui, il n'a pas autant d'amis, et puis de toute façon, sur un agenda de garçon, c'est tout de suite des bêtises salaces qui sont laissées. Le truc c'est qu'il n' a aucune idée de la propriétaire. Il commence alors à mener l'enquête, tout en continuant sa lecture...
Les cent premières pages racontent cette histoire, de manière ludique et plaisante; une première fin intervient alors, d'une façon tout à fait satisfaisante. Mais un chapitre est encore proposé, apportant un tout autre éclairage sur ce qu'on vient de lire...
J'ai été très émue, vraiment, par la lettre de Lucie à Jérémie. Elle bouleverse l'histoire première et vient vraiment cueillir le lecteur. J'ai par contre trouvé superflu ce qui suit, trop gros, compliquant inutilement ce qui se terminait dans l'élégance. Juste un poil too much, dommage !
A partir de 12 ans
Ed. Rageot, 2006, 123 p. 5,90 €
Illustrations de Sophie Ledesma
Merci à Laure pour le prêt !
Les avis de : Laure, Cathe, Pascale Pineau, Anne-Marie Mercier-Faivre,
L'histoire d'Anna
A partir de 13 ans
C'est un 22° siècle glaçant et terrifiant qui nous est ici dépeint. L'homme a accédé à l'immortalité, sans savoir aucunement la gérer (pas plus que l'environnement, d'ailleurs). La surpopulation a engendré "La Déclaration", par laquelle chaque homme et femme s'engage à ne pas avoir d'enfant. Seule une poignée d'élus a l'autorisation de faire un seul et unique rejeton, aux autres s'applique la loi "d'une vie pour une vie" : si vous décidez d'enfanter, c'est en vous sacrifiant vous-même. Quelques illégaux choisissent malgré tout de donner la vie, les nouveau-nés étant alors incarcérés dans des foyers pour Surplus et les parents emprisonnés. Dans ces centres pour Surplus, c'est l'horreur totale, et plus particulièrement au Foyer de Grange Hall, où grandit la petite Anna. Les personnalités y sont consciencieusement annihilées, formatées, niées, pour fournir une main-d'oeuvre qui à défaut d'avoir une légitimité, servira d'esclave.
Et ce traitement inhumain, abject et terrifiant a formidablement fonctionné avec Anna. Arrivée à l'adolescence, elle est une brave petite fourmi qui récite ce qu'on lui a appris depuis toujours et est intimement persuadée de sa nullité parfaite. Pourtant, elle trouve au fond d'elle l'énergie nécessaire à un acte de subversion inouï : elle tient un journal intime sur un petit carnet affriolant qui lui a été offert par une "légale" chez qui elle a brièvement travaillé.
Arrive un jour Peter, qui a vécu jusqu'à lors dans la clandestinité, à l'extérieur. Saura-t-il convaincre Anna qu'il existe encore un monde Extérieur n'ayant pas complètement perdu la raison ? Et quand bien même, quel avenir pour deux adolescents dans un monde où les plus jeunes sont cinquantenaires ?...
Mené de main de maître, ce roman est réellement effrayant et son épilogue, qui se veut pourtant joyeux et rassurant, n'efface pas l'angoisse qui règne tout au long de son histoire. Qui a aimé "Auprès de moi toujours" de Kazuo Ishiguro retrouvera ici un peu la même impression, agrémentée il est vrai par quelques passages typiquement "Jeunesse" : l'évasion mouvementée par le tunnel, les sentiments exaltants, quelques menues choses de ce type. Mais le suspens ne faiblit jamais et j'ai été rivée aux pages.
Qu'on nous préserve de la longévité chimique !
Ed. Naïve, Sept. 2007
Trad. (Anglais) par Nathalie Peronny, 366 p., 16 €
Titre original : (Bloomsbury 2007) The declaration, Anna's story
Merci à Clarabel pour le prêt !
Les avis de : Lecture et cie, Clarabel, Stéphanie, Fashion, Catherine Gentile, Olga, Clochette, entre autres !
Une interview de Gemma Malley sur Bibiosurf.
En l'honneur de Fashion, voici le petit jeu résultant de cette belle rencontre, qui m'a fait un grand plaisir, et que j'espère la première d'une longue série : le à qui sont ces petons qui piétinent pareillement ?
A gagner : une bricole pas encore définie. (Ouais, trop tentant, je sais ;o))
Allez, c'était surtout histoire d'illustrer cette sympathique journée, merci les filles !
Une Tragicomédie Familiale
En sept chapitres tous plus prenants les uns que les autres, Alison Bechdel nous raconte sa vision de son enfance, adolescence, sa famille, sa mère, et son père, surtout. Figures parentales importantes, sombres et compliquées, mais en même temps grandioses, petits moments profonds, tout cela est très touchant. A la mort de son père, elle comprend petit à petit combien cet homme qu'elle craignait autant qu'elle aimait était secret, et l'étendue des liens qui les unissaient. Il y a ce moment, par exemple, alors qu'elle est encore enfant, où elle est prise d'une incoercible envie d'embrasser son père; ils sont tout, sauf expansifs, dans cette famille. Alors elle se contente, terriblement embarrassée, de lui prendre la main et de lui effleurer les doigts, comme s'il était un évêque ou une femme du monde...
Et puis en filigrane, plus que le prétexte à revisiter l'une des plus grandes révolutions du XX° siècle - celle des genres sexuels - dont parle le texte en seconde de couverture, il y a surtout, à mon sens, la vie intellectuelle.
C'est réjouissant, de voir Proust mis en situation, vécu dans sa chair et son quotidien, Colette servir de transmission muette entre un père professeur de littérature à la sexualité refoulée et sa fille étudiante à l'autre bout du pays qui se découvre lesbienne, Joyce raillé puis intégré, Wilde appris par coeur, répété, joué sur scène, etc.
Le tout est subtil, fin, élégiaque... Il se dégage comme un parfum aristocrate, le dessin en noir et blanc est élégant et le lecteur conquis.
Ed. Denoël Graphic, 2006, 236 p., 20 €
Trad. (USA) par Lili Sztajn & Corinne Julve
Titre original : (Houghton Mifflin Company) Fun Home A Family Tragicomic
Les avis de Laurent, de Lo , Sylvie et d'In Cold Blog



