Camille Pouzol - Lettres de LoElle entre en seconde, ça ne rigole plus, le lycée, voilà qui change toute une vie de jeune fille ! Elle veut qu'on l'appelle Lo, et on ne découvrira son vrai prénom que dans la toute dernière lettre. Elle a donc 14 ans au moment où elle écrit sa première lettre, et pendant 2 ans elle va comme ça en écrire un certain nombre à tout un tas de personnes; ses proches, bien sûr, mais aussi des vedettes ou autres noms connus. Pour dire ce qu'elle a sur le coeur, pour bavarder, pour faire le clair dans ses idées ou parfois même pour le simple plaisir d'écrire.
L'ensemble a un ton très juste, y compris jusque dans l'irritation qu'il peut provoquer. Pour ma part, l'exaltation adolescente me crispe, c'est pourquoi j'ai peu apprécié quelques lettres, dont le lyrisme me faisait l'effet d'une roulette de dentiste (et vous savez ce que je pense des dentistes ?).
Mais la majorité de ces missives est réjouissante, Miss Lo a un sacré brin de plume et elle le sait très bien. On plonge dans sa correspondance sans la lâcher, on l'aimerait bien cette mistinguette si on la connaissait.
Deux lettres sont parmi mes préférées, celle où elle annonce à ses parents qu'elle a vu le loup, et celle que je vous offre ci-dessous, en espérant que ça vous donne envie de lire les autres !
"Lettre à ma remplaçante par intérim
12 Mars
Sonia,
Que c'est amusant ! On ne se parle plus, et pourtant, on ne pense que l'une à l'autre depuis des semaines. On ne se parle plus est un bien grand mot, en fait. On ne se parlait pas des masses avant, non ? De toute manière, comment aurais-tu le temps de discuter, avec tous les couples que tu dois briser ? Tu fais un casting, au départ, hein, dis ? Tu établis la liste des couples qui ont l'air heureux, puis tu décides d'un ordre de passage et, hop, tu te lances. Olivier et moi, on est arrivés en pole position, parce que, c'est vrai, on avait l'air tellement amoureux il n'y a pas si longtemps. Tant de bonheur, ça a dû faire vibrer tes antennes de sale petite briseuse de joie de seconde zone, non ?
Mais je m'énerve et je ne voudrais pas te faire peur. Parce que, mon petit chou, il paraît que tu trembles de me croiser dans les couloirs, que tu fais des détours pour ne pas passer devant le café et que tu as dis à Marika qu'il fallait que j'arrête de te regarder comme ça.
Je ne peux plus te regarder, Sonia ? Mon regard te dérange, défrise ta fausse permanente de faux cheveux roussis au henné, Sonia ? Mais je ne vais pas te frapper, enfin, tu délires, ma chouquette...
J'ai rompu avec Olivier, tu es sortie avec lui en vacances et, depuis un mois, votre duo ridicule alimente les ragots de tout le lycée. Pourquoi je te frapperais ? On ne tire pas sur une ambulance.
Mon poussin, sais-tu ce que c'est que le dépit amoureux ? Je vois d'ici ton air de poule qu'aurait trouvé un palmpilot... J'explique.
Imaginons qu'un homme soit très amoureux d'une femme, qu'ils représentent le couple idéal aux yeux du monde du lycée. Imaginons que cet homme, légèrement séparé de sa divine fiancée qui doit s'occuper, disons, de problèmes familiaux, imaginons donc que cet homme perdu se laisse distraire par les parades de séduction aussi risibles que visibles d'un petit gnome à cheveux carotte.
Imaginons que la fiancée de cet homme, déjà mûre et réfléchie comme Arwen dans Le Seigneur des anneaux, apprenne que l'homme de sa vie flirtaille honteusement devant le lycée avec cette gargouille. Imaginons la colère immense de la fiancée de cet homme à l'idée que, dès qu'elle a le dos tourné, son prince va se vautrer avec la plus improbable des conquêtes possibles (non, parce que franchement, y en a des belles, au lycée ?)...
Imaginons que, depuis la rupture, l'homme en question soit simplement tellement malheureux qu'il espère retrouver sa douce en la rendant jalouse. Mais qu'il peut toujours courir tant qu'il osera se pavaner avec toi, ignoble rat puant.
Mais pardon, je m'emporte encore. Le dépit amoureux, c'est Olivier qui peut t'embrasser ou te tenir la main, te caresser les cheveux ou te raccompagner en métro, mais qui m'aime, moi. Quoi que tu dises. Quoi qu'il dise. Quoi que le monde entier dise. Fais gaffe à toi, renard boulimique, je ne suis pas loin.
Lo."
Ed. Hachette Livres, 2005 & Le Livre de Poche Jeunesse, 2008, 159 p., 4,90 €



